FTL par Raphaële Bertho





Image fluide cherche territoire liquide

C’est dans un petit café en face de la Bibliothèque nationale de France que je rencontre à l’automne 2012 deux photographes qui me parlent d’un projet aussi hardi qu’ambitieux : France(s) Territoire Liquide. A l’époque l’idée de relancer une grande mission photographique de l’ampleur de celle de la DATAR (1984-1988), qui a marqué l’histoire de la photographie, est dans l’air. Mais l’affaire n’est pas si simple, il ne s’agit pas de renvoyer plusieurs dizaines de photographes avec leur chambre arpenter le territoire national. Pour que le projet soit pertinent, réussi, il faut qu’il soit en adéquation avec son époque. Et c’est sans conteste le cas de celui initié par Frédéric Delangle, Cédric Delsaux, Patrick Messina et Jérôme Brézillon : les quatre photographes ont su formuler avec acuité une proposition croisant les problématiques de la photographie comme du territoire en ce début de XXIe siècle.

France(s) Territoire Liquide est un projet de l’image fluide, du réseau [1]. Loin de tout carcan institutionnel, affranchis de toute commande, les photographes mènent seuls la barque. Ils sollicitent un directeur artistique, Paul Wombell, afin de garantir une cohérence à l’ensemble. Et ouvrent grand les portes du projet : au final ce sont 43 photographes qui contribuent à construire une vision plurielle et définitivement contemporaine du territoire français. Tout comme son ainée la Mission photographique de la DATAR, France(s) Territoire Liquide se veut un véritable laboratoire, favorisant l’expérience visuelle et la recherche de points de vus singuliers pour saisir un territoire lui-même devenu liquide. La solidité d’un espace géré et administré selon des frontières immuables semble en effet avoir laissé place à une multiplicité de territoires à la plasticité mobile. Territoire vécu, territoire affectif, territoire des flux, territoire artificiel : intimes ou partagés, ancrés dans leur propre temporalité, les territoires du contemporain s’enchevêtrent et se superposent dans une perception qui se veut avant tout sensible. Dégagée de son carcan documentaire, la photographie assume ici sa dimension fictionnelle pour devenir le lieu d’une véritable mise en récit. Devenues fluides, argentiques ou numériques, constituées aussi bien de chimie, de pixels ou de pigments, réalisées au téléphone portable comme à la chambre photographique, les photographies du projet France(s) Territoire Liquide offrent ici une vision kaléidoscopique d’un territoire quotidien soumis au prisme de l’imaginaire.

Les 41 séries photographiques, représentant près de 500 clichés, qui constituent le résultat de cette mission d’un genre nouveau sont présentées pour la première fois en 2014 au Tri Postal à Lille. L’ouvrage publié la même année au Seuil, et préfacé par Jean-Christophe Bailly, ne constitue par un catalogue thématique. En évitant tout ordonnancement typologique ou topographique, il s’agit de signifier le caractère résolument « hors-sol » de cette proposition. Le parcours visuel proposé s’abstrait tant du déterminisme de la forme photographique que de son référent pour proposer un inventaire « à la Prévert », où la précision du détail est alliée à l’incomplétude de l’énumération. Un parti-pris volontairement erratique afin de laisser toute liberté à chacune des propositions photographiques de se déployer sans allégeance au collectif, alliant la puissance de la singularité à la synthèse de la multitude.

Le projet est symptomatique d’une époque. Le temps des grandes commandes publiques des années 1980 est loin. La mobilisation autour du paysage et de son devenir, si elle fait toujours partie de l’agenda politique, n’est plus le seul fait des institutions. Ce sont finalement les acteurs de la mise en scène du territoire, de son devenir paysage, visuellement pour les uns, structurellement pour les autres, qui se saisissent de la question. Les photographes de France(s) territoire liquide  se sentent investit de la responsabilité de cette réflexion « citoyenne », pour reprendre là les mots de Paul Wombell [2]. Leurs travaux témoignent par ailleurs d’un rapport similaire à la photographie comme au territoire, dans une volonté vaincre la résistance l’existant contemporain et de mettre à jour la complexité de ses reliefs.

L’insistance du sensible
L’un des points marquant de ce projet est l’importance accordée à la présentation des conditions de réalisation des images. Non pas simplement d’un point de vue matériel, mais aussi dans la narration des motifs personnels comme conjecturels de la réalisation d’un cliché. L’ensemble tend à valoriser l’expérience du paysage, pour reprendre ici le titre programmatique du texte de Bernard Latarjet et François Hers. La pratique du terrain prend le pas sur la représentation visuelle, et les clichés se présentent comme le résultat d’une expérience complexe, à la fois physique, sensorielle, temporelle et spirituelle. Une confrontation nécessaire pour soulever le voile du « paysage de charme », lequel est néanmoins sublimé  dans les images de grands espaces de Jérôme Brézillon ou d’Emmanuelle Blanc, quand Léo Delafontaine, Fred Delangle ou Ambroise Tézenas transfigurent la ville muséifiée à travers leurs dispositifs. Un décor dont Guillaume Bonnel, Guillaume Amat, Emilie Vialet, Sophie Hatier ou François Deladerrière révèlent l’envers et l’artificialité, chacun à leur manière. D’autres, comme Bertrand Desprez, Beatrix von Conta, Brigitte Bauer, donnent à voir plus prosaïquement la matérialité des pratiques du territoire, parfois d’une manière presque métaphorique dans les clichés de Julien Chapsal ou signalétique avec Geoffroy Mathieu et Bertrand Stofleth. Cette fidélité à l’expérience vécue nécessite de se détacher de toute velléité d’inventaire ou de systématisme de la prise de vue, afin de faciliter l’immersion dans les plis et replis du territoire.

Une fabulation photographique
Marque des temps sans aucun doute, dans chacun de ce projet l’utopie objectiviste de l’inventaire photographique pourtant prégnant depuis près de deux siècles laisse sa place à une dimension sensible, sans que celle-ci se cantonne à l’intime ou au subjectif. Une première mise à distance qui permet de complexifier le rapport de la représentation photographique au territoire, la débarrassant de son carcan documentaire pour assumer son potentiel fictionnel. L’image, de preuve ou de trace, devient le catalyseur permettant de révéler le visible comme l’invisible.  Un parti-pris qui fait écho ici aux propos de Gille Deleuze sur le cinéma politique. Ce dernier insiste en effet sur les pouvoir de la fabulation qui « n’est pas un mythe impersonnel, mais pas non plus une fiction personnelle : c’est une parole en acte, un acte de parole par le personnage ne cesse de franchir la frontière qui séparerait son affaire privée de la politique, et produit lui-même des énoncés collectifs » [3]. La fabulation, ici photographique, est alors le passage d’une image documentant l’expérience personnelle à la représentation fictionnelle d’un vécu du territoire. Ou plutôt des territoires. Une dimension que l’on retrouve particulièrement présente dans les images de Cédric Delsaux ou Julien Magre, dans les errances nocturnes de Jean-Philippe Carré-Mattéi ou le petit théâtre de Guillaume Martial, ou encore les amorces de récit cinématographiques mises en scène par Marion Gambin.

La plasticité des territoires
La question des frontières apparaît ici comme omniprésente : la frontière comme limite entre la fiction et le réel d’une part, mais aussi comme délimitation d’une unité stable et identifiée du territoire. De par la définition même de son projet, la mission France(s) territoire liquide se confronte d’emblée à la difficile définition du territoire de l’état nation à l’ère des flux, des migrations et des réseaux. Une préoccupation qui constitue, selon le directeur artistique de la mission Paul Wombell, une « spécificité de la culture française, qui repose sur la conviction que la photographie peut définir le territoire national (…) » [4]. Comme pour contrer l’immatérialité de cette frontière Yann de Fareins ou Albin Millot se rendent sur les lieux, dressent le constat son absence. La plasticité de ce territoire en perpétuelle redéfinition amène finalement les photographes, selon les mots de Jean-Christophe Bailly, à privilégier le mouvement à la forme fixe, la texture de flux et de glissement à l’identité crispée. Ils naviguent ainsi des territoires du virtuel  avec Olivier Nord ou Thibault Brunet, à ceux de l’intime. Les clichés de d’Elina Brotherus, Geoffroy de Boismenu, Laure Vasconi, Aude Sirvain, Florence Chevalier, Gilles Coulon, Bernard Plossu, Aglaé Bory, Patrick Messina ou Pierre Witt ont pour point commun de souligner l’humanité d’un paysage à travers le récit de mémoires familiales, le souvenir du temps des vacances ou de la déchirure de la perte. Dans ce retour sur les lieux, le paysage devient le refuge de nos histoires personnelles. A contrario Joffrey Pleignet, Olivia Froudkine  ou Michel Bousquet travaillent à élaborer une forme d’archéologie des paysages, à travers les prélèvements sur site ou la mise en regard des temporalités. L’histoire se fait plus imaginaire dans les travaux de Marie Sommer ou d’Anne Fret et Patrick Manez, elle se niche dans les détails d’Antoine Picard et finalement le territoire lui-même, de liquide, se fait volatile avec Claudia Imbert.

La possibilité d’un paysage ?
Dans son texte accompagnant la publication des images de la Mission photographiques de la Datar en 1989 [5], Augustin Berque annonce résolument la nécessité d’une telle entreprise face aux mutations radicales opérées sur le territoire dans la seconde moitié du XXe siècle : «  (…) nous assistons en ce moment même à la naissance d’un autre paysage. Et si c’est le cas, alors il vaut mieux que nous aidions à cette naissance, en apprenant à voir et à faire ce nouveau paysage, au lieu de détourner notre regard vers d’illusoires vestiges du passé, ou de nous résigner à aimer Big brother le parking… » [5]. Devenues mythiques, et encensées aujourd’hui comme de véritables monuments de l’histoire de la photographie comme du paysage en France, les clichés de la mission sont pourtant loin de faire l’unanimité à l’époque [6]. Loin d’être considéré comme des propositions de « paysagement », les images sont reçues comme des témoignages de la crise d’un paysage marquée par « le déclin, la déception et la décrépitude » [7]. Aujourd’hui encore, il semble que les figures de la ruine et du désenchantement restent durablement associées à toute entreprise de représentation du territoire. L’état des lieux ne semble pouvoir faire paysage ici, du fait de l’incohérence et de l’inconsistance apparente des éléments qui le composent. Le paradigme visuel de la scène de théâtre, exigeant une mise en scène ordonnée, laisse alors place celui de la sédimentation temporelle à travers l’idée du palimpseste propose par André Corboz. Cette hétérogénéité s’accorde avec la mise en œuvre d’initiatives autonomes pour France(s) territoire liquide, plus « apte à saisir, par des interstices imprévus, un paysage fait de glissement et de transferts, un paysage qui résiste à la prise » [8]. Les acteurs du projet renoncent ainsi à la complétude d’un paysage unique au profit d’une conception plurielle de paysages fonctionnant en synergie. Dans chacun de ces travaux c’est finalement la notion d’ existant qui est convoquée pour faire état du paysage contemporain. Cette dernière est définie par Jean-Christophe Bailly comme « la forme des surfaces d’énoncés par lesquels le paysage et parfois se délite » [9]. L’enjeu de la représentation est ainsi rapporté à l’expression fondamentale d’une « condition d’être du territoire », sans cynisme ni nostalgie.

Paysage(s) en éclats
Frances, Paysages : l’énoncé est à chaque fois volontairement polysémique, évoquant tout à la fois la déchéance d’une unité disloquée et la richesse d’un rayonnement pluriel. A la fois l’éclatement et l’éclatant. C’est finalement la figure du kaléidoscope qui semble la plus appropriée ici, cette dernière permettant de réconcilier les termes apparemment opposés de la permanence et du changement, de la pluralité et du singulier. Composé de fragments, dimension éminemment photographique, il permet par leur assemblage de proposer une série de combinaisons, de composer par l’agencement de la multitude des points de vue une image complexe et régulièrement renouvelée. Les éclats photographiques du territoire français sont ici coordonnés, juxtaposés pour dessiner peu à peu les contours des paysages de notre modernité.

Voir la conférence Le paysage en éclats" enregistré à la Cité de l'Architecture.

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Notes
1 - Voir notamment sur ce point les travaux d’’André Gunthert, «L’image conversationnelle», Études photographiques,31 | Printemps 2014, [En ligne], mis en ligne le 10 avril 2014. URL : http://etudesphotographiques.revues.org/3387.
2 - Paul Wombell, « Des territoires liquides », dans La Mission photographique de la DATAR, Nouvelles perspectives critiques, Paris, La Documentation française, 2014.
3 - Gilles Deleuze, L’Image-Temps, Paris, Editions de Minuit, 1985.
4 - Paul Wombell, op.cit.
5 - Augustin Berque, « Les mille naissances du paysage », dans Paysages, Photographies, La France des années 1980, La Mission photographique de la DATAR 1984-1988, Paris, Hazan, 1989, p. 49
6 - Voir Raphaële Bertho, La Mission photographique de la DATAR, Un laboratoire du paysage contemporain, Paris, La Documentation française, 2013.
7 - Alain Roger, Court traité du paysage, Paris, Gallimard, 1997
8 - André Corboz, Le Territoire comme palimpseste et autres essais, Paris, De l’imprimeur, 2001.
9 - Jean-Christophe Bailly dans France(s) territoire liquide, Paris, Seuil, 2014.